11 – CENT VINGT-SEPT GARES

Juve, en quittant Fandor, semblait soucieux.

Au sortir du Royal-Palace, il prit par l’avenue des Champs-Elysées, dédaignant les offres des cochers de fiacre, voulant se rendre à pied au ministère, éprouvant un réel besoin de mouvement, d’activité pour combattre la tension qu’il sentait croître en lui…

Le policier arriva rue des Saussaies. Il monta rapidement au service de la Sûreté générale. On passa sa carte à M. Annion. Il demandait à être introduit, immédiatement…

Le Directeur de la Sûreté interrogea le policier d’une voix brève. Autant il était cordial dans les relations d’amitié, autant il se montrait précis, autoritaire et sec, dans les rapports de service…

— Mon Dieu, monsieur le Directeur, il n’y a pas encore grand-chose… des indices… des probabilités… Le suicide est probable, le crime est possible…

M. Annion interrompit le policier :

— Dites tout de suite que vous ne savez rien ?

— Mais…

M. Annion ne laissa pas à Juve le temps d’achever :

— Eh bien, voilà ce que je sais, moi, et vous allez voir, Juve, que je suis beaucoup plus avancé que vous… Tenez, passez-moi donc ce dossier ?… Quand Vicart vous a reçu ce matin, Juve, il a oublié de vous préciser toutes les recommandations que je l’avais chargé de vous faire… Bref, j’ai dû envoyer au Royal-Palace deux de vos collègues… Savez-vous ce qu’ils ont appris ?

— Non… ma foi, non… Il n’y avait rien à apprendre au Royal-Palace ?…

— Vraiment ! vous croyez ? Eh bien, mon cher Juve, pour une fois, vous manquez de flair ! Au Royal-Palace, il y avait des découvertes extraordinaires à faire…

— Enfin, chef, qu’est-ce qu’on a trouvé là-bas ?…

— Juve, on a découvert que le roi… vous savez, le roi Frederick-Christian ?…

— Oui… Eh bien ?…

— Eh bien, ce roi, ça n’est pas le roi !

— Boum !… pensa Juve, Fandor est dans les choux !

Le policier protesta, par acquit de conscience :

— Le roi n’est pas le roi ? c’est impossible !

— C’est si peu possible, que nous avons la certitude que l’individu qui se donne pour Frederick-Christian II est tout bonnement un imposteur…

— Non ! répondit Juve, c’est de la pure fantaisie !

— Et pourquoi cela, s’il vous plaît, Juve ?

— Enfin, monsieur le Directeur, qu’est-ce qui vous fait supposer une imposture ? sur quoi vous appuyez-vous ?

M. Annion se contenta d’ouvrir la chemise à documents qu’il avait sous les yeux.

— Sur tout cela, fit-il… Mais d’abord, il faut que je vous explique comment nous avons été amenés à soupçonner la chose… Figurez-vous que, ce matin, après votre départ, nous avons reçu un télégramme de Hesse-Weimar nous demandant pourquoi Frederick-Christian ne répondait pas aux dépêches expédiées de son royaume… Cela m’a mis la puce à l’oreille… J’ai envoyé au Royal-Palace. Vos collègues ont fait immédiatement une petite enquête et ont fini par faire préciser au personnel que le Frederick-Christian qui se trouvait en ce moment au Royal-Palace se conduisait de façon tout à fait différente de la façon dont agissait le Frederick-Christian habituel.

M. Annion tendit à Juve toute une série de documents.

— Je passe, car nous n’avons pas le temps d’approfondir, mais tenez, si ça vous amuse, jetez un coup d’œil. Ce sont les dépositions des membres du personnel de l’hôtel.

Juve comprit qu’il n’avait plus qu’une chose à espérer : gagner du temps…

— Eh bien ! ça va en faire une histoire, si c’est vraiment un imposteur qui se trouve au Royal-Palace. Il faut que nous avisions la Chancellerie, que nous demandions l’autorisation d’une vérification d’état civil…

— Pas si vite ! dit le Directeur, je vous réserve d’autres surprises, mon cher Juve !… Il y a mieux. Il y a, maintenant que nous avons la presse sur le dos, que tous les journaux, ce soir, publient des informations relatives à la culpabilité du roi, de celui qu’ils prennent pour le roi… On crie carrément à l’assassin ! Il y a eu à sept heures du soir, devant le Royal-Palace, une véritable petite manifestation…

— Bigre de bigre ! pensait Juve, c’est que M. Annion est bien informé !… si je le laisse aller…

— Donc, mon cher Juve, vous allez immédiatement prendre avec vous deux de vos collègues, vous rendre au Royal-Palace, et m’arrêter sans autre forme de procès le gaillard qui n’a pas craint de se faire passer pour roi et qui, de plus, a été assez bête pour assassiner Susy d’Orsel…

Et, très calme, Juve se contenta de répondre : :

— Tout ça, c’est très joli, mais c’est du roman !

— Vous appelez ça du roman, Juve ? Peut-on savoir pourquoi ?

Juve affirma :

— Oh ! très facilement, monsieur Annion, tout ce qu’il y a de plus facilement… Vous voulez arrêter le faux roi parce que l’opinion publique s’émeut et l’accuse d’assassinat ?… Si c’était le roi véritable, l’arrêteriez-vous sans plus de preuves ?…

— Non… évidemment pas.

— Je ne vous le fais pas dire. Eh bien, monsieur Annion, pourquoi est-ce un imposteur ?… Les faits qui vous font conclure sont des détails notés par le personnel d’un hôtel, personnel intelligent, mais enfin dont on ne doit pas admettre les dires sans vérifications…

— Attention, Juve, je ne me fonde pas sur des petits faits séparés mais sur un ensemble que rien ne vient contredire. Rien ne m’est apporté comme preuve de l’identité du personnage que j’accuse d’imposture…

— C’est là où je vous attendais, vous croyez, monsieur Annion, que personne ne connaît le roi ?

— C’est-à-dire, riposta le haut fonctionnaire, que j’en suis sûr… Ce roi n’est connu, à Paris, que de deux personnes : l’ambassadeur… or, l’ambassadeur de Hesse-Weimar, M. de Naarboveck, vient d’être changé, il n’a pas été remplacé… vous avez de bonnes raisons pour le savoir, Juve… et enfin, un de ses amis personnels, le marquis de Sérac, qui, précisément, est absent de Paris…

— Vous oubliez quelqu’un, monsieur Annion, quelqu’un qui vous certifiera que Frederick-Christian est bien Frederick-Christian…

— Qui ?

— Le chef de la brigade des recherches de Hesse-Weimar, policier attaché à la personne du roi… un de mes collègues…

— Son nom ?

— Oh ! un nom un peu compliqué ; il s’appelle : Wulfenmimenglaschk…

— Hein ?

— Oui… l’effet est général !… Enfin, monsieur Annion, appelez-le Wulf… Qu’en pensez-vous ?

— Il est certain que si cet individu… il connaît le roi ?

— Il est attaché à sa personne…

— Et vous me garantissez qu’il l’a reconnu au Royal-Palace ?

— Je fais plus, dit-il ; je vous offre de vous l’amener… de le faire témoigner devant vous…

— Diable !… diable !… répondit M. Annion, vous allez avoir le dernier mot, Juve… Il est évident que si ce Wulfenmimen… quoi… quel nom… mon Dieu !… quel nom !… affirme que le roi est bien le roi, nous ne pouvons pas arrêter celui-ci… Écoutez : tout cela, ce sont des affaires trop graves… Je vous donne jusqu’à demain onze heures du matin pour m’amener ce Wul… Wulfmi… Wulfmimen… enfin…

***

Soudain, repris d’un fou rire, Juve pensa :

— Ce qu’il y a de plus cocasse dans l’affaire, mais ce que, en tout état de cause, je me garderai bien d’avouer à M. Annion, et ce que ce Wulf, convenablement endoctriné, ne lui dira jamais, c’est que ce policier, bien qu’attaché à la personne du roi, n’avait jamais vu le roi avant son arrivée à Paris… Voyons. Il faut rejoindre Wulf. Bon. Si je ne me trompe, Fandor l’a expédié au Moulin-Rouge… allons donc au Moulin-Rouge.

Juve appela un fiacre, se fit conduire au music-hall où il interviewa successivement tous les contrôleurs. Mais ceux-ci se regardaient, hésitants :

— Dame, monsieur ! il entre tant de monde… Mais, enfin, oui, pourtant !… Tenez ! voyez donc les ouvreuses ! Je crois qu’elles ont ce que vous cherchez.

Juve courut au vestiaire.

— Il avait beaucoup de décorations ? demanda la plus vieille des ouvreuses, côté impair.

— Oui, madame… oui… une rouge, une verte, presque un drapeau !…

— Ah ! bien, monsieur, vous n’avez pas de veine… Je l’ai vu… Seulement, il est reparti…

— Ah ! zut !…

— Il y a longtemps ?

L’ouvreuse riait :

— Vous m’en demandez trop. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il est reparti avec deux petites femmes…

Désespéré, Juve quitta le Moulin-Rouge, se demandant comment il pourrait retrouver Wulf.

— Bon ! décida-t-il, c’est la liberté de Fandor qui est en jeu, il n’y a pas à hésiter. Les femmes qui ont ramassé Wulf l’ont certainement emmené boire quelque chose…

Et, courageusement, Juve entreprit de fouiller toutes les boîtes de Montmartre…

***

Ce fut, toute la nuit, une chasse à l’homme à la fois grotesque et pénible. Juve entra successivement dans une quinzaine de restaurants, de mastroquets, de cafés, d’hôtels, interrogeant les garçons, interviewant les consommateurs, les caissières.

À trois heures du matin, littéralement sur les dents, Juve décida de prendre quelques minutes de repos. Il se trouvait au coin de la rue de Douai et de la rue Victor-Massé, en face d’un marchand de tabac. Il entra, commanda un bock et cette fois, par acquit de conscience, questionna le garçon :

— Vous n’avez pas vu…

Mais la patronne, qui, derrière le comptoir, avait écouté les paroles de Juve, l’interrompit :

— Est-ce qu’il n’avait pas beaucoup de décorations ? demanda-t-elle, des rouges, des jaunes ?…

— Oui, oui, vous l’avez vu ?…

— Qu’est-ce que c’est donc que ce coco-là ? Il voulait des cigarettes d’une marque inconnue !… des Weimariennes !… des je ne sais pas quoi ! Il a fini par prendre des Levant à quarante sous, comme un râleux ! Et puis, voilà-t-il pas, comme il me donnait une pièce fausse, une pièce étrangère, et que je la refusais, qu’il m’a menacée du roi ? Est-ce qu’on n’est plus en république, alors…

— Il était seul ? questionna Juve.

— Oh ! il est entré ici avec une espèce de petite blonde que je vois quelquefois dans le quartier… mais je crois bien qu’il est reparti seul…

— Nom d’un chien de nom d’un chien ! fit-il, voilà la piste encore rompue…

— Je crois bien, déclara le garçon à Juve, qu’il a dû aller à la gare de Courcelles. Il m’a demandé où c’était…

— À la gare de Courcelles ?

Juve, pour le coup, demeura muet d’étonnement… Le policier, qui venait de sortir de chez le marchand de tabac, rentra dans la boutique.

— Vous avez le téléphone, madame ?

— Oui, monsieur l

À grand peine, Juve fini par obtenir la communication :

— Allo, c’est Votre Majesté ?

La voix rieuse du journaliste répondit à Juve :

— Allo, oui… c’est Ma Majesté !… Qu’est-ce qu’il y a pour votre service, mon brave Juve ?…

— Il y a… il y a… répondit le policier, que je ne peux pas te mettre au courant par le fil, mais que les choses se gâtent, et terriblement.

— Bigre !

— … et que je vais t’arrêter demain, à onze heures.

— Merci de me prévenir, fit-il. Au revoir, monsieur…

— Allo, tais-toi donc, maudit farceur. Je vais t’arrêter demain matin si je n’arrive pas à retrouver Wulf… Où allait-il en sortant du Moulin-Rouge ?

— Est-ce que je sais ? Il doit être avec des petites femmes. Il en rêvait !…

— Non ! il n’a pas d’argent français !

— Bougre ! Alors ?… alors ?… Attendez donc, Juve. Je sais où il voulait aller, demain matin, en tout cas.

— Où ?… où ?…

— Dans le circulaire !…

— Dans le circulaire ?… reprit-il… Dans le train de Ceinture ? Qu’est-ce que tu me chantes là ?…

— Juve, vous allez encore tempêter… Il m’a demandé quel moyen de transport employer pour visiter Paris…

— Oui ?… Et bien ?

— Eh bien, mon pauvre Juve, je lui ai conseillé de prendre le circulaire et de rester dedans jusqu’à ce qu’il arrive au bout de la ligne, histoire de voir combien de temps il tournerait en rond autour de Paris !…

Et Fandor fut pris d’un tel fou rire que Juve, après avoir envoyé une bordée de sottises à son ami, raccrocha l’appareil. Oh ! parbleu, Juve ne se faisait pas d’illusions… Si vraiment Wulf était dans le circulaire, il devait continuer à tourner autour de Paris, en attendant d’arriver au bout de la ligne. Comment le rejoindre ? comment arriver à le rencontrer ?…

Un instant Juve désespéra… Mais il était trop énergique pour se laisser abattre. Dominant son impatience, le policier courut à une station de voitures. Il avisa un taxi-auto – un six cylindres – dont le conducteur, tout jeune, lui semblait avoir une figure intelligente :

— Écoutez, mon ami, dit Juve ; il s’agit de faire vite et de faire de façon précise : Vous allez d’abord me conduire à la gare de Courcelles… Là, nous saurons dans quel sens passe le premier train circulaire… autrement dit, s’il va dans la direction de la Porte Maillot, par exemple, ou dans la direction de l’avenue de Clichy… Si nous apprenons que le premier train, comme je le crois, file dans la direction de l’avenue de Clichy, nous attendrons le passage, à Courcelles, du premier circulaire qui arrivera venant de cette direction, après avoir effectué le tour de Paris. Mon individu sera, ou ne sera pas, dedans. S’il y est, la poursuite est finie. S’il n’y est pas, comme les circulaires sont séparés par quatre ou cinq trains ordinaires, nous nous précipiterons, allant à leur rencontre, jusqu’à la station de l’avenue du Bois de Boulogne. Là, je visiterai le premier train qui passera… puis, ma foi, nous recommencerons, changeant de station dans l’intervalle des circulaires jusqu’à ce que nous tombions sur le bonhomme que je recherche… Nous le rencontrerons même beaucoup plus vite que si je restais à attendre à Courcelles le passage de tous les circulaires… ce qui n’en finirait pas…

***

Poursuite méthodique et agitée en même temps.

Juve s’énervait. Le temps passait. Il était maintenant huit heures du matin et il avait rendez-vous, il ne l’oubliait pas, à onze heures précises, avec M. Annion. Que faire ? À la station de Ménilmontant, Juve était presque décidé à abandonner…

— Encore un circulaire, et s’il n’y est pas, il faudra que j’essaie autre chose…

Par bonheur, Wulfenmimenglaschk était dans ce train… À peine Juve avait-il commencé à courir au long des wagons, qu’il apercevait son collègue… Le train allait repartir, mais Juve n’hésita pas une seconde. Il ouvrit la portière, empoigna par le bras l’extraordinaire personnage, le poussa sur le quai de la station… Il était juste temps, un coup de sifflet, le convoi s’ébranlait.

— Ouf ! fit Juve…

— Mais qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce qui se passe donc ? demandait Wulf.

— Ah ça ! mais où alliez-vous donc, monsieur Wulf ? demanda Juve à son collègue weimarien.

— Eh, je suivais le conseil de Sa Majesté !… je visitais Paris… C’est merveilleux, c’est une ville immense, j’ai déjà compté cent vingt-sept gares depuis ce matin cinq heures que je suis dans ce train, et nous avons bien traversé dix rivières…

— Où allons-nous ?

— Nous allons sauver le roi.

— Sauver le roi ? Mais qu’est-il donc arrivé ?

— Secret d’État. Je ne puis, monsieur Wulf, tout vous expliquer, mais Sa Majesté le Roi, votre Maître, est en ce moment en butte à de terribles et puissants ennemis. Je suis venu vous chercher pour vous offrir l’occasion de prouver votre dévouement à sa royale personne…

— Je suis prêt à mourir. Que faut-il faire ?

— Oh ! il ne s’agit pas encore de mourir… Je vous mène devant un personnage de la justice française, et je vous demande tout simplement ceci, dans l’intérêt de Sa Majesté Frederick-Christian, de venir certifier à ce personnage que c’est bien lui qui se trouve au Royal-Palace !

— Affirmer que c’est bien le roi ? mais… mais… Je ne comprends rien du tout à ce que vous me racontez ?

— Je le pense bien ! dit-il… mais ça n’a aucune importance… Sur votre honneur, je vous le répète, je ne vous demande qu’une seule chose : vous allez affirmer nettement, tout à l’heure, que c’est bien le roi qui est au Royal-Palace, que vous le reconnaissez, qu’il ne peut pas y avoir de doute là-dessus !…

***

M. Annion était atterré…

— Eh bien ? demanda Juve.

— Eh bien, reprit M. Annion, mon pauvre Juve, je suis encore tout saisi… Nom d’un chien ! sans vous ! Mais que faire pour calmer l’opinion publique, qui crie toujours à l’assassin ?… Avez-vous une idée ?… Que me proposez-vous ?…

— Monsieur Annion, répondit Juve, pour moi, il n’y a pas deux façons d’agir… Il y a dans toute cette affaire, dans l’assassinat de Susy d’Orsel, dans l’accusation d’imposture, des points mystérieux que nous n’arriverons jamais à éclaircir ici, à Paris…

— Que diable voulez-vous dire, Juve ?

— Je veux dire, monsieur Annion, que tout cela doit tenir à des intrigues de palais que nous ne connaissons pas et qu’il faudrait connaître… Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vais partir ce soir pour la capitale du royaume, Glotzbourg ?… Là, j’enquêterai discrètement…

— Vous avez raison… Seulement, il vous faudrait des recommandations, des lettres d’introduction…

— Bah ! ne vous inquiétez pas de cela, monsieur le Directeur… J’aurai toutes les lettres que je voudrai par mon collègue…

— Votre collègue ?

— Mais oui, par Wulfenmimenglaschk…